Ma vie Mon oeuvre

Zibou Masala


La pensée du jour
Les villes s’apprivoisent, ou plutôt elles nous apprivoisent ; elles nous apprennent à bien nous tenir, elles nous font perdre, petit à petit, notre gangue d’étranger ; elles nous arrachent notre écorce de « plouc », nous fondent en elles, nous modèlent à leur image.
Matthias Enard

L’humeur du jour
C’est marrant un cerveau… on est là, vaquant tranquille, machouillant des dragibus en écoutant de la musique et voilà qu’une chanson fait office de machine à remonter le temps…
Kal ho naa ho, la bande originale de New York masala, avec le Tom Cruise indien, Sharu Khan au rire de crétin…
Si je ferme les yeux, je suis à Karachi

Quand je suis partie vivre là-bas, j’avais 24 ans et l’inconscience qui va avec.
Je ne me posais pas la question d’aimer le pays ou la ville. Fallait y aller, ben, j’y allais et on verrait bien.
J’ai vu.
Il y a eu des choses qui étaient difficiles : peu de vie sociale – d’un autre côté, on travaillait 6 jours sur 7, alors ça limitait la frustration – et dois-je préciser, c’était « avant » internet;
pas de ciné, pas de boutiques à lécher, peu de restos « garantis sans turista »
une place de la femme assez particulière – Pooky avant-gardiste : j’avais deux assistants mâles sous mes « ordres », ils ont versé leur larmiche quand je suis partie (ok, moi aussi) ;
je gagnais des rupees , j’ose même pas la conversion tellement ce serait risible

un habillement réglementé à la fois par les coutumes du pays et par ses lois;
une chaleur quotidienne mais sans la joie de faire bronzette – oui, les femmes se baignaient habillées;
du sport avec Cindy Crawford et Radu devant une cassette « body wordkout » (j’entends encore Cindy me conseiller la pause hydratation « take advantage of this break ») par manque de club ou de possibilité de faire un jogging;
la mendicité réelle côtoyant la mendicité organisée – mouais, comme ici en fait;
les pannes d’électricité longue durée, la recherche du camion à eau pour remplir la citerne de la maison, les bakchich pour payer des factures toutes bêtes, les supermarchés vides ou bombés (au sens strict, pas à la peinture)
l’impossibilité de manger de la salade ou des tomates, zéro cornichons, la ruine pour un camembert ou un simple yaourt…

Oui mais…
J’y ai été heureuse…
J’y ai adopté Zibou, Lulu et Ratso qui ont ensuite migré ici – « vous êtes sûrs ? vous embêtez pas… vous pourrez les remplacer là-bas » heu…non.
Chaque réminiscence olfactive ou musicale me ramène à leurs jours de chatons, à leur litière de riz rond, leur apprentissage de l’omnivorisme par manque de croquettes.
Je m’y suis mariée, entre deux témoins, en sari, mais sans maquillage ni autre coiffage que les frisouilles de la chaleur, avec une assiette de frites et un milk shake en repas;
Il y avait Raju-pichu, le chauffeur pour notre twingo locale, Hagar-dunord, le gardien, Nouriman, payé juste pour ouvrir la porte et chercher le camion à eau… on donnait des surnoms à chacun pour bien retenir les noms…
ça sentait le chaud ou les ordures brûlées, les trottoirs étaient maculés de crachats rouges, les chiens étaient jaunes et efflanqués, peu de chats errants;
les employés municipaux coupaient les pelouses aux ciseaux, balayent la poussière des trottoirs…
on conduisait – enfin « on », pas « moi », moi femme, moi pas conduire – comme on le sentait. Tu veux t’arrêter? Pas de problème, tu laisses ta Suzuki au milieu de la route près d’une carriole tirée par un âne et tu vas faire ta course… les rickshaw côtoyant les bus multicolores surchargés, les 4×4 des riches ou des expats, les camions décorés d’alu teinté, les animaux… un brouhaha incessant…
En dépit du manque de beaucoup de choses, des manquements aux règles, du danger sur les blancs (les américains n’étaient pas populaires et un blanc, c’est un blanc) des arrangements avec les règles, j’étais plus zen qu’en France.
Peut être parce que je savais que c’était une parenthèse, que ça ne durerait pas – ça libère.
Peut être parce que l’essentiel affleurait plus souvent qu’ici.
Une chose que je garde en tête de ma vie là-bas, moi qui aime tant le sens des mots : hier et demain se disent de la même façon, Kal – oui, le Kal de la chanson – ça en dit beaucoup sur leur façon d’envisager aujourd’hui, non ?

Le cadeau du jour
le charme indéfinissable de la kitscherie bollywoodienne

Publicités

14 réflexions au sujet de « Zibou Masala »

  1. Magnifique partage, merci Pooky. Ca remet quelque peu les idées en place quant aux priorités de notre monde occidental, là-bas on a bien moins mais on est peut-être pus heureux…

  2. Dis donc, tu as une vie passionnante, à quand tes mémoires ? Oui, je sais, tu as le temps mais plus tard ou ici, au fil des billets…
    C’est pure justesse, dans ces pays dit « pauvres », les gens sont tellement plus heureux que nous…
    PS. Super, le repas de noces 🙂

    1. et j’espère bien qu’elle va continuer à être passionnante encore, même si l’option « return to Karachi » n’est pas d’actualité ! quoique parfois, je me dis que si je veux à nouveaux adopter des félins longs et sveltes et hauts sur pattes…
      j’ai beaucoup appris là bas… on devrait tous voyager pour vivre d’autres pays « de l’intérieur », pas en touriste 5 étoiles (là bas ça peut monter à 5!!)

  3. très joli texte. Souvent, savoir qu’on est à un endroit pour une durée limitée permet de vivre pleinement les choses, de prendre tout le positif.
    Un même mot pour hier et demain… je trouve cela étrange, mais j’imagine que ça doit en dire long sur la culture du pays…

Chic ! Un message :)

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s